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OUI, manger BIO a du sens

 

Fruits bio | Michael Coghlan via Flickr CC License by

Au minimum, il ne semble pas tout à fait insensé de s’interroger sur ce que l’on mange...

Slate.fr a publié le 12 mai la tribune de Gérard Kafadaroff, ingénieur agronome et ancien directeur chez Monsanto, affirmant qu’il faut cesser d’attribuer de fausses vertus à l’agriculture biologique et de se complaire dans un «bien confortable politiquement correct» généralisé.

Sans promouvoir un retour à une naturalité fantasmée et sans prétendre à l’exhaustivité, il convient de se pencher sur quelques informations complémentaires et arguments contraires, portés par d’autres études et d’autres agronomes… Selon lesquels, oui, la production agricole excluant les produits chimiques de synthèse (pesticides, engrais) a du sens, pour la santé et pour l’environnement.

Bio, pesticides et santé

Pour la santé d’abord, en matière d’absence de risque sanitaire et de bonne qualité nutritionnelle. Certes, plusieurs organismes affirment que les produits bio n’apportent pas de bénéfices sanitaires significatifs avérés pour le moment: l’Efsa, l’Autorité européenne de sécurité des aliments en 2015 (selon laquelle, à la lumière des connaissances actuelles, il est «peu probable» que l’exposition alimentaire à des résidus de pesticides ait «des effets à long terme sur la santé des consommateurs») ou encore l’Inra, Institut national de recherche agronomique la même année (dans un document intitulé Vers des agricultures à hautes performances – Volume 1 - Analyse des performances de l’agriculture biologique, les chercheurs écrivent, à propos des qualités nutritionnelles, sanitaires et organoleptiques, qu’« il n’est donc pas possible de conclure, en l’état des connaissances, à un avantage certain d’un régime alimentaire basé sur la consommation exclusive ou majoritaire d’aliments issus de l’AB [agriculture biologique]»).

 

Mais d’autres études démontrent que les pesticides peuvent être liés à des conséquences négatives sur la santé (on envisagera le problème globalement, en considérant que manger bio encourage l’agriculture biologique, sans expositions de toutes sortes aux pesticides). Citons, par exemple, l’Inserm, qui a produit en 2013 une «expertise collective» des pesticides sur la santé. Ainsi, d’après les données de la littérature scientifique internationale des trente dernières années, «il semble exister une association positive [ce qui ne prouve cependant pas la relation causale] entre exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies chez l’adulte: la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains cancers hématopoïétiques (lymphome non hodgkinien, myélomes multiples). Par ailleurs, les expositions aux pesticides intervenant au cours de la période prénatale et périnatale ainsi que la petite enfance semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfant». Autre exemple: une étude américaine lie l’exposition aux pesticides pendant la grossesse à des troubles du développement neurologique de l’enfant.

Dans le reportage de l’émission «Cash Investigation» consacré aux pesticides dans l’air, l’eau et l’alimentation, plusieurs informations liées à la santé devraient nous interroger sur l’usage massif de pesticide dans l’agriculture conventionnelle: traces de pesticides interdits ou dangereux dans les cheveux d’enfants en Gironde, résistance de l’atrazine, malgré une interdiction ancienne, chiffres des ventes de pesticides cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques en France, etc.

Principe de précaution

Comme l’explique l’agronome Marc Dufumier (entre autres, professeur émérite à AgroParisTech, membre du conseil scientifique de la Fondation Nicolas-Hulot et de celui de l’Institut de recherche et de développement) dans son ouvrage 50 idées reçues sur l’agriculture et l’alimentation, la nocivité des pesticides sur la santé –et donc les bienfaits d’une agriculture sans pesticides– n’est pas statistiquement avérée mais elle est en tous cas scientifiquement démontrée:

«En termes scientifiques, “démontré” et “avéré” ne revêtent absolument pas le même sens. “Démontré” signifie qu’une relation de cause à effet a été mise en évidence par la logique, et c’est ainsi qu’est établi un modèle prédictif. “Avéré” signifie que ce modèle prédictif a été vérifié sur le plan statistique, et donc qu’on a pu observer et expérimenter le phénomène sur un échantillon de taille suffisante et sur une durée conséquente».

Nous serions mal avisés, concernant les pesticides, d’attendre [...] pour prendre les mesures qui s’imposent

Marc Dufumier, professeur émérite à AgroParisTech, dans son ouvrage 50 idées reçues sur l’agriculture et l’alimentation

Selon l’agronome, on commence tout juste à entrevoir les conséquences de l’exposition massive aux pesticides. Ainsi, «la relation causale est démontrée par la meilleure connaissance que l’on possède désormais du fonctionnement des molécules (les perturbateurs), celui du corps humain (les glandes endocrines) et de leurs interactions. Cette démonstration logique permet aux scientifiques de prédire qu’une exposition prolongée aux perturbateurs endocriniens, même à faible dose, peut aboutir aux méfaits qu’ils annoncent». Un modèle prédictif qui demande à être validé sur le plan statistique… Donc, pour Marc Dufumier, comme la plupart des découvertes sont démontrées avant d’être avérées, «nous serions mal avisés, concernant les pesticides, d’attendre qu’elles le soient pour prendre les mesures qui s’imposent».

Le principe de précaution est souvent mis en avant, car au final peu d’informations sont claires et nettes. Lundi 16 mai, par exemple, des experts du Joint Meeting on Pesticides Residues (JMPR), un comité commun à l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), mettent le glyphosate hors de cause. Leur rapport affirme que le produit chimique (qui entre dans la composition du Roundup de Monsanto) est «peu susceptible d’entraîner un risque de cancer chez l’homme suite à une exposition via l’alimentation». C’est ce qu’affirme également l’Efsa (dont l’évalution est fortement critiquée par des scientifiques comme le toxicologue Robert Bellé). Et cet avis positif est contredit le rapport du Centre international de recherche sur le cancer (Circ), dépendant de l’OMS, qui avait conclu en 2015 que le glyphosate était une substance «probablement» cancérogène. En outre, d’après Le Monde, des conflits d’intérêts sont reprochés à des membres du JMPR...

En réalité, on manque d’études sur le long terme pour apporter des réponses fermes. C’est par exemple pour cela que l’équipe de scientifiques en charge de l’étude NutriNet-Santé a lancé en 2014 la plus vaste étude jamais conduite à ce sujet, BioNutrinet, visant à mieux comprendre les liens entre consommation d’aliments bio et santé.

Champignons toxiques

Quid des contaminants biologiques, effectivement décelés dans les fruits et légumes bio? Marc Dufumier écrit qu’en effet les produits bio peuvent contenir des champignons toxiques, plus précisément des mycotoxines cancérigènes. Mais «les fruits et légumes issus de l’agriculture industrielle n’ont pas moins de risques d’être victimes de ces mycotoxines». Pas de différence statistiquement significative, ni dans un sens ni dans l’autre. L’Inra conclut pour cet exemple-là que le mode de production est secondaire par rapport au climat. 

En ce qui concerne l’aspect nutritionnel plus précisément, l’Université de Stanford a publié une étude intitulée «Est-ce que les aliments bio sont plus sûrs ou plus sains que les alternatives conventionnelles?»… Cette dernière, relayée en 2012, conclut que «la littérature publiée manque de preuves solides selon lesquels les aliments biologiques sont significativement plus nutritifs que les aliments conventionnels» et que «la consommation d’aliments biologiques peut réduire l’exposition aux résidus de pesticides et aux bactéries résistantes aux antibiotiques».

Mais là encore, d’autres recherches divergent: en 2014, une étude publiée dans la revue British Journal of Nutrition affirme que les fruits, légumes et céréales bio ont des concentrations en antioxydants plus élevés (de 18 à 69%) que les mêmes produits en agriculture conventionnelle. Ce qui n’est absolument pas négligeable, puisque, comme l’explique Le Monde, «la consommation de fruits, légumes et céréales bio peut fournir un complément en antioxydants équivalant à une consommation supplémentaire d’une à deux portions de fruits et légumes par jour. Autrement dit, choisir des aliments produis selon les normes de l’agriculture biologique peut conduire à une consommation accrue d’antioxydants, bénéfiques pour la santé, sans augmentation de l’apport calorique». Quant aux qualités organoleptiques, difficiles à évaluer, l’Inra conclut à une absence de différence significative entre l’agriculture biologique et conventionnelle.

Bénéfices environnementaux

Les bénéfices environnementaux de l’agriculture biologique sont bien plus clairs et évidents. Cela vaut donc le coup de s’y attarder quelques instants… Le rapport de l’Inra déjà évoqué étudie l’usage des ressources naturelles non renouvelables et les performances environnementales de l’agriculture biologique.

Pas de surprise: à l’échelle mondiale, la consommation d’énergie totale par unité de surface est inférieure en agriculture bio (l’écart avec l’agriculture conventionnelle se réduit quand on analyse à l’unité produite, mais demeure présent). La consommation d’eau est moins importante, la qualité des sols est meilleure, les ressources en eau sont préservées, tout comme le biodiversité... Les émissions de gaz à effet de serre sont inférieures pour l’agricuture biologique par hectare (mais le résultat s’annule voire s’inverse quand on l’exprime en unité produite).

À propos des conséquences environnementales négatives de l’agriculture bourrée de produits de synthèse, on peut citer l’exemple frappant des insecticides néonicotinoïdes, utilisés dans les champs pendant des années (et qui viennent tout juste d’être interdits par les députés), contribuant au déclin des abeilles et de nombreux autres espèces, menacant notre environnement naturel, et bien plus largement notre agriculture.

 

Source : http://www.slate.fr/story/118199/manger-bio-sens

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